
HISTORIQUE
de la Totémisation
(cf. aussi Dossier des GCB)
J'ai retrouvé par hasard le dossier perdu dont je parlais qui traitait de l'histoire de la totémisation (FSE - Maîtrise n°15, Juillet 1995). Je vous le livre donc, mélangé avec d'autres sources.
Dans les autres civilisations
Origines dans le scoutisme
deux pratiques recensées
Les Foulards de Sang
L 'avis de B.P
Les déviances possibles
Aujourd'hui
On donnait un
nom particulier à l'individu au sein de son groupe
On retrouve dans toutes les civilisations l'importance du nom donné aux personnes
et le changement de nom quand les gens changent de situation : Chez certains
peuples amérindiens, les hommes avaient successivement trois noms :
1. durant l'enfance
2. comme jeune adulte (l'adolescence n'existait pas chez eux)
3. comme guerrier confirmé
Nous pensons bien évidemment d'abord aux indiens, avec leurs mâts-totem, "oeil de faucon" ou "pied agile". Mais cela existait aussi chez les Celtes, par exemple. Les guerriers prenaient un nom d'animal représentant une qualité qui correspondait à un trait de leur caractère ou qu'ils désiraient acquérir. Il était alors interdit au totémisé de manger de son animal totem. Sous un autre ordre, les chevaliers aussi pouvaient choisir un emblème dans le règne animal, qu'ils peignaient sur leurs armes dans un style héraldique.
Dans le Scoutisme
En 1902, Ernest Thompson SETON crée aux Étast-Unis le mouvement "Woodcraft Indians", dont le but est de promouvoir la vie dans la nature. Ce mouvement existait encore en 1995 (peut-être encore aujourd'hui ?). En 1910 Seton devient le premier chef scouts des "Boys Scout of America" (BSA), qui créent un clan d'honneur, l'Ordre de la Flèche (the Order of the Arrow). Chaque année est élu par toute la troupe le meilleur scout, dans un cadre indien (avec déguisements, mâts-totem...). De son côté, Daniel carter BEARD lance un mouvement (The sons of Daniel Boone) qui deviendra les "Boys Pioneers" ou les "Chevaliers en peau de Daim" ("Knight in Buckskin"), opérant le même genre de pratiques. ils furent très proches de Baden Powell, au point qu'on parle d'eux comme les "oncles" du scoutisme.
En France, c'est le bien connu Paul Coze qui importera la coutume. Ethnologue de formation, il passera deux ans dans une tribue indienne au début des années 20. En 1930 il devient Commissaire National Eclaireur (CNE) des Scouts de France. C'est lui qui insufle le jeu de la totémisation dans le scoutisme, qui devient si populaire que l'on trouve des photos du père Sevin à Chamarande en grande tenue de Sachem. Mais on est loin des extrémismes que vivra paul Coze, qui finira sa vie animiste dans une tribu indienne.
A cette époque, la totémisation est souvent vécue en parallèle de la vie scoute, et tout scout ayant prooncé sa promesse est rapidement totémisé. La totémisation apparaît surtout comme un puissant thème de jeu scout: vivre à l'indienne dans les bois ! La totémisation n'était qu'un jeu qui s'adressait à tous. Un garçon pouvait aussi bien se choisir lui-même un animal, mais il lui était plus généralement attribué après un grand jeu ou pendant une veillée.
Voici
deux pratiques recensées:
- lors d'une veillée,
le scout tourne autour de la troupe pendant que les scouts discutent et proposent
divers totems. Quand l'un d'eux lui convient, le nouveau totémisé
s'asseoit pour signifier son approbation.
- Lors d'une veillée, le chef jette au feu une écorce sur laquelle
a été gravé le prénom du scout. pendant qu'elle
se consume, signifiant que le totémisé va recevoir un nouveau
nom, le chef explique le choix du totem qu'il va recevoir.
Les totémisations
alors n'étaient pas uniquement animales. On pouvait nommer quelqu'un
"torrent impulsif" par exemple. De la même manière, au
début du scoutisme, le totem de patrouille pouvait être celui d'un
arbre ou d'une plante.
Et surtout, les totems n'étaient pas intangibles. Ils pouvaient
être modifiés en fonction de l'évolution du scout.
Vers le fin des années 30, Pierre Joubert et Jean-Louis Foncine, alors chefs de troupe, créent l'ordre du Foulard de Sang à la suite d'un jeu particulièrement épique. Les Foulards de sang deviennent un mouvement parrallèle et secret, dont les membres ("chevaliers" et "écuyers") se reconnaissent au ruban rouge qu'ils portent au ceinturon. Un écuyer prend un engagement provisoire de «Vaillance, Fraternité et Largesse» pour se rpéparer à devenir chevalier, engagement définitif dans un esprit comparable à la promesse scoute. Le Foulard de sang a une base spirituelle, sans vouloir devenir un "super scoutisme" si une "super religion". L'ordre suscitera un fort engouement, sans doute parce que son esprit de chevalerie est très proche du scoutisme (cf. les veillées de promesse par exemple), bien plus que la totémisation, et aussi à cause de l'Histoire de la France (Bayard, Duguesclin, les Croisades, les Templiers...)
Il s'ensuit
une série d'autres mouvements où Totémisation et Foulard
de Sang se mélangent parfois. C'est alors la confusion, accentuée
par la parole décisive du grand maître du Foulard de Sang dans
les années 50: "Tout chevalier pourra faire des chevaliers".
De là s'ensuivirent de nombreux égarements. De nouveaux ordres
se créent (Ordre de St Michel en Normandie, Ordre de la
chaîne de Fidélité dans toute la France). L'ordre des
Foulard de sang s'éteint doucement.
Parallèlement, la totémisation se transforme et perd
son caratère de simple jeu.
" BADEN-POWELL ne parle pas de totémisation. Il a cependant introduit le mot "TOTEM" dans le vocabulaire scout et guide pour désigner l'animal qui donne son nom à la patrouille. Il dessina par la suite un modèle de baton-totem pour les louveteaux. Y a-t-il vu autre chose qu'un amusement utile pour créer un sentiment d'unité ou un terme commode ?
BADEN-POWELL a proposé dans ses livres fondateurs des mythes comme thèmes d'activités et/ou comme exemples pour expliquer le sens du service, de l'observation. C'est ainsi qu'il parle de la Chevalerie, de St Georges, des Zoulous, des Indiens, ... Ces idées et ces mythes ont pu mettre en avant des usages de type initiatiques.Dès avant 1914, des staffs avaient utilisé les mœurs de certaines tribus comme thèmes de jeux, notamment les us et coutumes des Indiens d'Amérique. Ces usages, ou soi-disant usages, étaient largement connus grâce à la littérature pour jeunes. Les romans de Fenimore COOPER (" Le Dernier des Mohicans, " La Prairie ", " Le Tueur de daims ", " Bas de cuir ", ....) et de beaucoup d'autres avaient éveillé chez les jeunes de cette époque, le rêve des Peaux-Rouges. Seulement, ce Peau-Rouge de leurs rêves est celui du roman conventionnel et stéréotypé. On peut d'ailleurs se demander dans quelles mesure cela correspondait à la réalité car les romans ne mettaient pas en lumière la culture, la civilisation, la structure sociale de ces peuples. Mais ne brisons pas trop les rêves de nos grands-parents et arrières grands-parents...
Il faut noter que BP lui-même, suite à la victoire de Mafeking, reçu un Totem, mais sans épreuves, puisque les Matabélés avaient pu apprécier la valeur du général anglais durant les combats, et qu'il leur proposait une paix généreuse. voici comment l'on raconte la scène: "un grand Sorcier peinturé de blanc, la tête couverte d'un masque hideux sculpté dans une noix de coco, s'avança suivi de quinze négrillons qui dansaient en chantant : INGONYA ! INGONYA ! Puis le grand chef de la tribu se leva et, s'approchant de B.P., dit "Grand chef blanc, ta bonté plus que ton courage, nous a vaincus. Tes hommes habitués à la vie de la brousse ont su respecter les règles du jeu. Nous sommes battus, mais fiers de l'être par toi. Ta valeur rehausse la nôtre. Reçois ce collier que j'hérita de mes pères. Il est le signe de mon commandement. Il dira à tous, que tu es prêt à être chef, parce que tu as mérité de gouverner. " Baden-Powell avait rendu de grands services à ces peuples. Leur chef en reconnaissance, lui offrit donc la possibilité de devenir membre de sa communauté en lui donnant un surnom, symbole significatif de sa personnalité. Désormais, pour les Matabélés, il n'était plus Lord Baden-Powell, un étranger, mais "Impessa", le loup qui ne dort jamais, et un des leurs. Le conseil de la tribu en avait décidé ainsi : Baden-Powell accepta. La fête suivit, au cours de laquelle le chef de la tribu le consacra officiellement ami des Matabélés.
Comme BADEN-POWELL prône les danses autour du feu de camp, l'idée vint de mimer quelques scènes du Far West, d'exécuter une ronde plus ou moins iroquoise et, le jeu aidant, de décerner en guise de " nom de guerre " des sobriquets plus ou moins amusants souvent inspirés directement des romans pour jeunes : Flèche Rouge, Loup Bavard, Oeil d'Aigle, Visage de Pluie, Vieux Castor, Pingouin Tapageur, ... Rien que de très amusant ! Remarquons que d'autres Mouvements de Jeunesse connurent aussi, dans leurs groupes, des sobriquets ou surnoms de ce type.On a malheureusement vu aussi, certains pousser à fond, après la guerre de 14-18, ce mythe des " peuples primitifs ", ce peau-rougisme bien souvent de pacotille. Cela a été parfois très loin, trop loin.
BADEN-POWELL dut réagir : " Quelques-uns s'imaginent que par Woodcraft, on veut dire qu'il faut se costumer en Peaux-Rouges avec plumes, totem, wampum et autres paraphemaux. Mais ce n'est pas cela du tout. Par Woodcraft, nous entendons simplement la connaissance et la pratique du campisme, la vie dans les bois, l'étude de la nature. " Headquarters Gazette,novembre 1919.
Le rédacteur de la
même Headquarters Gazette y alla lui aussi de son couplet en mars 1920
:" Je prétends qu'un garçon pour devenir un vrai scout, suivant l'idéal tracé
par le Chef (Ndlr : BADEN-POWELL), n'a nullement besoin
de recevoir un "nom". Il n'est pas indispensable qu'il s'appelle Tigre Bleu
ou Loup Vert, ni qu'il porte une robe bigarrée au lieu de la chemise scoute
et des plumes dans les cheveux ... Rêver que vous êtes un scout me paraît contenir
plus d'idéal et de romanesque, plus de pensées pratiques de dévouement et de
bonheur que de rêver que vous êtes Peau-Rouge ".
BADEN-POWELL finit même par écarter totalement l'une ou l'autre personne qui
confondait la pédagogie avec des mythes outrancièrement exploités, tel John
HARGRAVE, auteur de plusieurs ouvrages sur ce thème.
Le plus souvent, la totémisation se réduit à une cérémonie secrète, se déroulant la nuit, au cours de laquelle sont imposées des épreuves à certains scouts de la troupe considérés comme dignes de devenir "sachems". A l'issue leur est attribué un totem.
Dans les cas bien maîtrisés par un
chef compétent, cette totémisation demeure encore inscrite dans
le jeu scout avec de bons éléments : courage, maîtrise de
soi la nuit, le goût du mystère et du secret chez l'adolescent...
Pourtant, même avec les meilleurs chefs, des éléments
s'insèrent rognant la place de la méthode et le contredisant parfois
:
• Panthéisme, avec un dieu du feu, dieu du vent,
avec des prières (qui ne sont plus des odes) à la lune
• "Débaptême", quand le nom reçu
en totem remplace complètement à la troupe le prénom reçu
au baptême. La fin de Paul Coze n'est pas à regarder de trop haut.
• Bizutage et parfois violences. Les épreuves
réclamées au visage pâles quittent bien souvent de champs
des épreuves scoutes, en humiliant le postulant plutôt qu'en le
faisant grandir: allumer un feu avec du bois détrempé, avaler
des potions écoeurantes, faire couler son sang. Il y eut plusieurs fois
des accidents nécessitant des soins médicaux, voire hospitalisation
(tout comme dans les bizutages). Mais le plus graves sont les traumatismes psychologiques
(qu'on ne sait pas soigner), ou tout simplement la déception grave de
voir s'écrouler leur idéal de scoutisme pur et chevaleresque.
Les arguments pour défendre ce genre de pratique sont
connus:
- "acquérir l'humilité par l'humiliation":
Mas l'humilité ne s'acquiert que par la volotné expresse de la
personne. La brimade ne fera que surgir un ressentiment vif !
- "acquérir le courage par la souffrance": il faudrait
pour cela que la souffrance soit acceptée et prenne un sens. Les épreuves
subies ne pourront pas être bénéfiques. Et bien souvent
les sachems eux-même ne feraient pas aisément ce qu'ils réclament
d'un autre.
- "acquérir la maîtrise de soi par la peur":
autant vouloir apprendre à nager par la noyade. Les conditions dans lesquelles
nous voulons travailler sur nos émotions doivent contribuer à
notre sérénité, ce que ne fait pas la totémisation.
Nous pouvons encore relever des incohérences, de différents degrés, avec la méthode scoute:
• La hiérarchie des Sachems,
qui vient scinder la troupe entre les totémisés et les non-totémisés,
et les sachems entre eux selon le nombre de leurs plumes.
• Le conseil des Sachems, qui prend lieu parfois pour
discuter d'une activité ou tout simplement de la prochaine tot', en concurence
avec la Cour d'Honneur. Plus d'une fois a-t-on vu une CdH se poursuivre "entre
sachems seulement"
• Le secret, qui est différent de celui d'un grand
jeu. Le secret d'un grand jeu ne dure que le temps du jeu, et n'a de raison
d'être que pour la surprise du scout. L'idée d'une "chasse
gardée", d'un domaine secondaire et privé ouvre la porte
à tous les excès, et n'entre pas dans l'idéal de confiance
que le scout met son honneur à mériter.
• La population totémisée, qui est presque
toujours composée de la maîtrise et de la Haute Patrouille (CP
et SP). Les plus jeunes en sont toujours exclus. Le chef se retrouve donc à
jouer aux indiens seul avec les plus âgés, rejetant d'une certaine
manière les plus jeunes.
• La nuit, le sommeil de la nuit, même s'il peut
être mis de côté exceptionnellement pour une veille de nuit
ou un grand jeu est nécessaire à un bon rythme du garçon
coupé de plsu en plus du rythme biologique de la nature dans notre monde
moderne. La nuit, la nature dort, et l'homme en fait autant. Enfin la nuit est
à aimer et à respecter, mas à craindre.
• La progression des scouts peuvent se mettre à
préférer progresser à coup de prise de plume, facile à
réaliser, plutôt qu'a travailler lentement vers l'acquisition d'une
seconde ou d'une première classe. Et surtout, être totémisé
peut devenir pour un scout un acte plus important que la promesse qu'il a prononcé.
Pour certains scouts, quitter la troupe sans avoir été totémisé
peut devenir un drame.
Une forte réaction vit le jour dans le scoutisme catholique français contre ces " déviations païennes ". Le résultat fut une autre déviation par l'exacerbation de la mythologie et de la mystique de la Chevalerie occidentale, surtout dans le Scoutisme. Le Guidisme fut bien moins atteint par cette dérive. De cette époque, restent dans les groupes scouts et guides de notre pays quelques traditions (cérémonies de début de veillées, totem, cérémonial de totémisation,...), quelques mots (tabou, totem, sachem, ...) quelques chants et chez les scouts, le mythe d'une certaine chevalerie.
.
Saviez-vous que l'usage des totems (et donc des totémisations) n'existe vraiment qu'en Belgique, France, Luxembourg et au Canada, et au Liban, de manière massive (ce que j'apprend grâce à CT-Rigo, merci).
(à suivre...)
